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21/10/2006

0/ Itinéraires et chroniques des temples romains du Liban . baalbeck(1)

Prends ta béquille
Et marche doucement sans hâte
Arrête-toi où ton cœur souhaite s’arrêter.
Mais tourne le dos aux ruines.
En vérité,
Nous voyons autre chose
Que des ruines et des monuments.

Amine Al Rihani
Le Livre de Khaled


LE DEPART

(En l’an 64 avant notre ère …)
Ce soir là, après une longue semaine d’incertitudes, les douze membres du Collège romain des Augures publici populi Romani Quiritum s’étaient enfin mis d’accord : aucune erreur n’était possible, tout concordait extraordinairement grâce à cette exceptionnelle conjoncture des astres et des signes. Le message divin était clair, sans appel. La guerre ! La guerre ! L’absurde guerre ! De nouveau Jérusalem, une lointaine contrée, des pays sauvages à traverser, des barbares à éliminer par le glaive ou à convaincre par le verbe, des juifs irréductibles à soumettre. Rome pavoiserait une fois de plus avec la plus parfaite hypocrisie, mais les langues se délieraient tôt ou tard. D’abord dans les demeures patriciennes des confidences acerbes s’échangeraient entre soi, puis peu à peu entre servantes et esclaves et enfin jusqu’à l’étal des poissonniers.
Mais, qui aurait été assez fou parmi les nouveaux sénateurs pour mettre en doute l’oracle ? Qu’importe les velléités du peuple, les diatribes des philosophes, les pleurs des épouses et des maîtresses prochainement délaissées. Ainsi les dieux en avaient décidé ! Sans prendre une minute de repos, les uns comme les autres, quelle que soit leur fonction, consul et tribuns, chacun avait rempli des jours durant parfaitement son rôle, celui fixé cinq cents ans auparavant par Tarquin l’Ancien et Servius Tullius. Ces taches qui leur avaient été assignées, sans confusion possible vis - à - vis de leur rang, tous, ils les avaient accomplies jusqu’au bout.
Toute la journée, ils avaient eu les yeux irrités par la poussière de l’air chargé de miasmes et d’effluves épicées provenant des masures en bois qui s’étendaient à leurs pieds. Le matin, ils étaient montés sur la terrasse d’un bâtiment surmonté de deux tours et qui dominait le forum à l’angle de la via Appia et de la de la via Flaminia. Ils avaient été invités par un grand patricien et ne s’étaient pas fait trop prier, curieux de découvrir personnellement à quoi pouvait ressembler la dernière insula¹ en construction. Les travaux s’étirant en longueur et perturbant la circulation des chars, avaient fait courir bien de rumeurs quant aux moyens financiers du propriétaire. En gravissant les escaliers qui menaient à l’espace bien dégagé qui, à plus de trente mètres du sol, découvrait trois des sept collines de la cité de Romulus, ils n’avaient pu s’empêcher d’envier le sénateur. Celui-ci de son côté ravi d’accueillir les augures en ce jour béni des dieux se faisait un plaisir d’étaler le luxe de sa demeure qui ne contrastait que trop avec les autres cenacula2.
Déjà, l’entrée signalée par un immense Havé3 se distinguait des autres accès du cardo par sa magnifique inscription en bronze. Les portiques à colonnes qu’ils avaient traversés entre les esclaves - affranchis - comme l’avait fait remarquer le maître des lieux d‘un air magnanime, qui se tenaient respectueusement la tête courbée au passage des douze membres, non seulement étaient entièrement en marbre, mais également la grande vasque de l’impluvium4 qui recueillait les eaux de pluie. Leur hôte avec une pointe de fierté dans la voix, avait insisté sur l’harmonie naturelle qui se dégageait de l’atrium qu’il venait de construire à grands frais avec des petites niches ravissantes où la meilleure place avait été réservée aux déesses protectrices - grâce aux soins vigilants de sa chère épouse - avait-il tenu à préciser à ses invités silencieux. Alors qu’ils passaient de pièce en pièce, le patricien n’avait pas hésité, malgré le peu de temps dont il disposait, - il devait en effet s’apprêter à se rendre sans plus tarder au sénat où il siégeait deux fois par semaine -, à leur faire admirer le caldarium qui venait d’être achevé la veille. Cette salle de bain était, il est vrai, particulièrement luxueuse, enrichie de revêtements venus directement de Tivoli, avec trois voûtes d’arêtes soutenues par de hautes colonnes de granit provenant de l’une des plus grandes carrières de Sicile et des mosaïques qui remontaient jusqu’au plafond. Mais, c’est le tablinum5 qui les avait éblouis. Il leur avait paru immense, disproportionné. L’un des augures à voix basse avait fait pourtant remarquer au groupe médusé par tant de richesses, planté comme hypnotisé devant une longue fresque qui représentait le patricien en armes, que la place consacrée aux divinités romaines était insuffisante et que Jupiter, Junon et Minerve6 avaient été inconsidérément reléguées dans un coin sombre de l’immense salle. Probablement, ce murmure était-il parvenu aux oreilles de l’intéressé, car ce dernier s’était dépêché de les conduire au viridarium, - pour apprécier dit-il un peu la fraîcheur -, mais en fait pour éviter que la calomnie7 ne se répande dans la cité en pleine effervescence ces derniers temps. Là, chacun s’était exclamé, ravi, enchanté, réellement envoûté par la sérénité des lieux, estimant en son for intérieur que les propos tenus par Fabius avaient été trop sévères. Dans ce jardin, en effet, fleurs rares, plantes exotiques et médicinales, lauriers et guirlandes, mêlées à l’encens sacré et destinées aux dieux, dégageaient des parfums irrésistibles au milieu des nymphes et des divinités saisonnières.
Avec regret, ils avaient quitté le merveilleux patio et sa cascade artificielle (mais chacun ne connaissait que trop le prix de l’eau et les difficultés innombrables de pouvoir en disposer individuellement en ville), pour s’attrouper sur le sol entièrement pavé de basalte de l’immense terrasse qui surplombait le paysage. Le Tibre s’étendait majestueusement et le soleil à l’aurore, jouait sur le fleuve déjà envahi d’embarcations alourdies par leurs cargaisons de blé en provenance d’Alexandrie. Plusieurs navires transportant des colonnes et des obélisques avançaient lentement pour se ranger près des quais. Au - delà du fleuve, les pistes qui reliaient l’Urbs à Opstie, Ardée, étaient restées désertes. Par contre quelques chariots traînés par de attelages de bœufs avaient déjà fait leur apparition. Plus loin, les chemins pour Tusculum, Nomentum, s’étaient remplis peu à peu d’activité9.
Les odeurs fétides qui montaient les avaient ramenés vite à la réalité et à leurs devoirs, sans oublier l’incendie provenant de l’une des masures qui heureusement avait été vite maîtrisé par les vigiles10. Le feu qui pouvait s’étendre en quelques minutes sur les centaines d’habitations remarquablement insalubres avait immédiatement provoqué l’affolement au sein de l’assemblée plongée encore dans les rêveries provoquées par la visite de l’insula. N’avait-il pas en effet failli fausser l’examen visuel à cause de la fumée qui s’était élevée aussitôt ?
Ils avaient scruté des heures durant la ligne d’horizon qui vibrait sous l’effet des brumes de chaleur, certains n’hésitant pas à fixer directement l’astre brûlant. Tard le soir, ils avaient forcé leur regard las à se perdre dans l’immense ciel écarlate qui enveloppait les toits du capitole. En vain, Gloire à Jupiter ! Gloire à Vénus Victrix ! Car finalement aucune nuée néfaste n’était apparue, aucun éclair n’avait jailli des masses rougeoyantes ! Même la trajectoire des jeunes étourneaux qu’ils avaient amenés avec eux et qui, à peine sortis de leur cage, s’étaient élancés d’un trait, avait paru parfaite, élégante, exceptionnellement pure, corroborant alors définitivement l’heureux message divin tel qu’il s’était annoncé d’ailleurs depuis le premier jour.
La veille, dans la grande cour qui leur servait habituellement de champ d’observation, envahie malheureusement par l’ombre et la puanteur, ce qui les obligeait à tenir en permanence un voile sur le bas du visage, ils avaient contemplé les poulets sacrés qui s’ébattaient en toute liberté au milieu des immondices que nul n’aurait songé d’ailleurs à nettoyer puisque tout était utile aux présages et qu’aucun indice ne devait être négligé. Les volatiles avaient englouti voracement les graines qui leur avaient été jetées puis s’étaient rapidement recroquevillés dans un coin, immobiles comme des cadavres à l’exception de leurs plumes ébouriffées par le vent qui arrivait par vagues poisseuses.
Le même jour, mû par une brusque inspiration, après avoir scruté une fois de plus les entrailles du troisième bœuf sacrifié pour l’occasion, se relevant avec difficultés à cause de ses rhumatismes, les doigts ensanglantés et gourds d’avoir trop longtemps fouillé les viscères encore
fumantes, l’Augure le plus ancien mais qui était toujours le plus écouté, vu son âge vénérable, avait annoncé sa décision sans appels : bâtir un nouveau templum à côté du sénat. Au dire de l’architecte grec qui avait été convoqué sur le champ, la place était un peu trop juste pour des fondations solides. Mais enfin, reconnaissait-il pressé de questions, cela pouvait convenir à condition de faire des aménagements spéciaux qui, inutile de se voiler la face, se répercuteraient inévitablement sur le prix de la construction. L’autre Augure, un vieillard sec, d’un air hautain que contredisait la toge toute simple qui enveloppait ses bras maigres, avait interrompu brutalement ses calculs, n’hésitant pas à formuler à voix haute une autre critique (en fait ce que tout le monde pensait), disant qu’un jour ou l’autre le peuple en aurait assez de verser son tribut aux dieux alors que les calamités ne cessaient de s’abattre sur Rome, que l’ennemi devenait de plus en plus arrogant aux frontières et que les caisses de la république ne pourraient à elles seules entretenir l’armée et le millier de sanctuaires dispersés dans la seule province de Rome.
Les augures s’étaient regardés à la dérobée, la mine entendue et consternée, mais personne n’avait surenchéri. Chacun savait que le pays vivait actuellement une véritable crise religieuse. Les guerres civiles n’avaient rien arrangé et avec cette odieuse manie des politiciens de s’emparer à tort et à travers des choses de la religion, il ne fallait pas s’étonner que celle-ci en subisse les contrecoups. Le scepticisme avait gagné peu à peu toutes les couches de la société. Quand à cette habitude de quêter à tout moment les auspices et d’interroger sans cesse le ciel, ce qui était sur un jour ne l’était plus le lendemain. De toutes manières, contre qui se retourner et vers qui plaider leur cause ? César et sa famille n’étaient-ils pas eux aussi de descendance royale ? Il y a quatre ans, le bien – aimé empereur n’avait-il pas affirmé, sans que nul n’ait osé protester, que sa tante Julia était apparentée aux dieux immortels ? Le peuple en avait fait des gorges chaudes et on en parlait même de cette dernière fantaisie jusque dans les lupanars. Déjà, des bruits couraient sur le compte de César, des rumeurs certes, mais de là à qu’il se fasse nommer l’année prochaine Grand Pontife, cela paraissait incroyable. Mais, au fond, ils savaient tous ce dont César était capable. Ne se disait-il pas descendant de Vénus ? Venant du Grand César, rien n’était impossible.
Chacun avait donc gardé ses scrupules pour soi. La décision prise, tout s’était déroulé ensuite comme prévu d’autant plus que le cérémonial était bien rodé (cette année, en moins de trois mois, sept temples avaient été consacrés, deux à des divinités étrangères dont personne parmi le peuple n’avait entendu parler, et déjà certains esprits satiriques n’hésitaient pas à dire à ce sujet qu’à ce rythme tout le panthéon s’écroulerait sur la tête des romains. Finalement, mais sans trop se hâter, on avait fait venir l’Augure chargé du plan du templum. Contrairement à ses habitudes, il s’était montré extrêmement méticuleux dans le tracé au sol de l’Espace Céleste. On en comprit vite les raisons, Pompée en personne s’était déplacé. Les mains tremblantes, nerveux, à cause de la présence illustre à ses côtés, l’augure avait la première fois sur le sol trop sec brisé son lituus, ce bâton courbe qui était depuis trois cents ans l’emblème du sacerdoce. La branche paraissait pourtant bien noueuse et solide, mais trop mince elle s’était cassée en plusieurs morceaux qui gisaient sur le sol. Déjà, chacun se penchait, étudiant chaque angle et la position de la moindre écharde tandis que l’augure implorait le ciel et Mars de ses mains toutes aussi crochues que les serres des vautours qu’on laissait descendre dans l’arène des gladiateurs, une fois les combats achevés. Des murmures, quelques voix, puis des commentaires fielleux s’étaient élevés aussitôt pour dire que c’était un mauvais présage et qu’il valait mieux retarder la cérémonie ou la reporter au lendemain. Mais la tension et la fatigue avaient eu le dessus et c’est sans rien ajouter qu’ils avaient laissé le vieil homme se traîner avec peine aux quatre points cardinaux pour poursuivre le tracé rigoureusement perpendiculaire et orienté des deux axes. On était parti entre temps chercher un porc. Après avoir choisi celui qui était le plus gros de la portée, on l’avait poussé avec ménagement vers l’autel. Le fermier suivait l’animal, implorant qu’on le paye mais personne ne
faisait vraiment attention à ce qu’il disait jusqu’au moment où une main excédée l’envoyât rouler par terre au milieu des sarcasmes et des quolibets. L’homme s’était relevé sans peine, contemplant d’un air stupide son dû. On avait ôté en douceur et avec tous les égards mais efficacement la fange qui donnait piètre apparence au porc, au milieu des ricanements de garnements qui n’hésitaient pas à franchir la haie des légionnaires pour donner de solides coups de pieds à l’animal immobilisé.
Le soleil montait de plus en plus haut. Sans plus tarder, on avait commencé à préparer le sacrifice sous le regard de l’assistance hilare qui avait grossi. La plupart, des boutiquiers et marchands du forum Boarium11 qui s’apprêtaient à étaler leur marchandise plus loin dans l’aire qui leur était réservée, bien à l’écart du périmètre interdit du futur temple. Il avait été toujours ainsi, le profane et le sacré ne pouvaient en aucun cas être aussi intimement mêlés 12. Fait inhabituel, deux ravissantes vestales avaient été autorisées à quitter la cella du temple voisin de Junon, et de leurs mains fines elles renversaient délicatement l’une après l’autre les cruches de vin rouge sur le corps badigeonné de farine et entouré de bandelettes. Le prêtre en sueur qui avait quitté l’ombre bienfaisante du temple de Jupiter Férétrien, sans plus tarder enfonça le silex sacré d’un coup sec dans la gorge de l’animal surpris au milieu des caresses. Avec le gargouillement du sang qui jaillit en un puissant geyser le cri aigu du porc se mêla aux hurlements joyeux de la foule qui n’attendait qu’une chose, faire bombance. Le tumulte qui amplifiait de minute en minute couvrait sans mal la voix chevrotante de l’Augure qui vouait comme il se doit Rome à la colère divine si elle manquait à sa parole, ainsi que l’usage l’exigeait à chaque campagne militaire.
Ni le cœur, ni le foie et encore moins les entrailles n’avaient présenté d’anomalies. Les dieux avaient accepté le sacrifice. Les officiants s’étaient empressés de consommer leurs parts, dans une cohue indescriptible qui frisait l’émeute et il avait fallu appeler d’urgence une autre garnison pour rétablir le calme, mais quand elle était arrivée, il ne restait plus que des chiens faméliques qui se disputaient les derniers restes de la bête. Heureusement, on s’était empressé de mettre à l’abri les meilleurs morceaux réservés aux dieux et les deux vestales avaient eu bien du mal à se frayer un chemin au milieu de la foule surexcitée pour déposer le festin divin dans la cella obscure du temple de Junon.
Pompée qui était resté prosterné un long moment près du brasier ou rôtissait l’animal, s’était finalement éclipsé, ne pouvant supporter davantage la cohue braillante qui déjà à moitié ivre l’avait acclamé et encore moins la chaleur qui émanait du foyer. Mais durant cet instant, ses souvenirs s’étaient portés dix ans en arrière. N’avait-il pas fait construire à grands frais un temple qui surplombait le théâtre qu’il affectionnait par dessus tout ? Ce jour – là, il avait dédié en une seule mâtinée et surtout dans un silence total trois sanctuaires à Félicitas, Honos et Virtus et la chaleur qui régnait sur les futurs lieux de culte, était aussi suffocante qu’aujourd’hui. Oui, la religion à cette époque, pensait-il avec une amère nostalgie, était bien respectable et respectée. Suant sous sa lourde tunique d’apparat malgré les deux esclaves noirs qui agitaient sans cesse leurs larges éventails confectionnés de longues plumes d’autruche, il n’avait pu résister davantage à l’essaim de mouches qui tournaient autour des viscères répandues sur le sol à deux pas de son siège et la puanteur qui montait de plus en plus forte du tas sanguinolent l’avait convaincu de ne plus s’attarder. Il avait pris discrètement la fuite tandis que dans son dos, le prêtre s’empressait de dire que la religion n’était plus ce qu’elle était du temps de Cicéron. Coupant l’herbe aux ragots, il avait réapparu deux heures plus tard, gravissant lentement, le buste droit, la tête et le corps badigeonnés de rouge, les marches du Capitole. Chacun avait pu parfaitement distinguer la couronne de lierre qu’il tenait en main ainsi que le sceptre d’ivoire qu’il agitait nerveusement.
Par la suite, toute la journée s’était déroulée au milieu d’autres sacrifices et dans une
apparente liesse. A cette heure tardive, alors que les feux de camp rougeoyaient dans une nuit trop chargée d’étoiles, et que Pompée se reposait exténué sur sa couche, l’augure le plus jeune du groupe des douze, le seul qui n’avait pas fermé l’œil, tandis que ses compagnons cédaient peu à peu à la fatigue et au sommeil, lui , il avait vu, signe suprême de la victoire, deux étoiles filantes filer à toute allure dans le ciel.
Bientôt, la nuit se dissiperait. A l’aurore, dès les premiers rayons tièdes du soleil, le départ serait donné. Ainsi, avec cette nouvelle campagne dont nul ne pouvait prévoir la fin, mais que chacun espérait la plus courte possible, l’armée allait s’engager sur une route qui ne ménagerait ni les chars, ni les bêtes. Les légionnaires trop lourdement chargés comme d’habitude lorsqu’ils partaient pour l’Orient ne s’habitueraient que très lentement aux fortes chaleurs. Maintenant, dans la nuit étouffante, repus, terrassés par la boisson et les lourdes ripailles, ils gisaient par centaines sur la terre battue, dédaignant le confort de leur tente. Lorsqu’ils se relèveraient encore titubants pour endosser leur cuirasse, ils savaient qu’une longue marche dans des régions inconnues, sauvages et désertiques, les attendait. Ils appréhendaient ce moment pour la plupart, même les hommes les plus aguerris au combat. Une bonne partie, surtout les vieux combattants malgré leur expérience ne s’en remettraient pas. Mais finalement, avec tous ces augures exceptionnellement favorables, nul parmi eux ne se serait permis de douter de la victoire.
Aussi partiraient-ils l’esprit certainement encore embrumé par les vapeurs d’alcool mais le cœur léger. Au matin également, les premières équipes d’ouvriers et d’esclaves allaient se succéder sans relâche des jours durant pour creuser les fondations à dix mètres sous terre et disposer les premières pierres du temple. Le rythme de travail dès lors, ni faiblirait ni ralentirait jusqu’à la pose du dernier linteau. Le moindre joint, la plus petite dalle, tout serait installé dans les règles de l’art afin qu’au retour de la première légion, le dieu qui avait étendu sa bienveillante protection, sur le consul comme sur le simple soldat, soit honoré par les vaillants combattants dans sa nouvelle demeure.
Pompée venait de se réveiller et déjà son premier geste fut d’appeler la garde afin qu’on aille sans plus tarder chercher son médecin personnel. Une vague inquiétude, suivie d’une crampe tenace à l’estomac ne le quittait plus à la suite du rêve qui avait écourté sa nuit : un lion immense se tenait seul au milieu de l’arène silencieuse et vide et de loin l’animal ne cessait pas de le fixer de son œil ensanglanté. Malgré la distance qui les séparait, Pompée sentait que ce regard était terrible, qu’il ne céderait pas devant lui. Lui qui n’hésitait pas pour encourager la troupe à combattre personnellement les félins, un frisson l’avait parcouru de la tête aux pieds. Et tandis que le soleil montait, réchauffant ses membres engourdis, en un éclair, les épaules un peu voûtées par la réflexion, Pompée comprit : Rome s’adressait à lui, une Rome défigurée, implorante mais qui ne lui serait jamais soumise. Puisqu’il en était ainsi et que quoi qu’il fasse il ne serait jamais aimé des uns comme des autres, il se promit alors de faire paraître sans plus tarder l'arrêté sur les nouvelles taxes qui allaient cette année frapper une fois de plus les fermiers. Les riches eux aussi n’y échapperaient pas, ils allaient payer. Et ce ne serait pas un, mais dix temples qu’il construirait. Rome lui appartenait. Rome la demeure des dieux. Rome sa demeure.

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