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22/10/2006

1/ Itinéraires et chroniques des temples romains du Liban . Baalbeck

A chaque pas, marche après marche, pour pouvoir se hisser, sa main osseuse appuyait avec précision mais de tout son poids sur la canne au pommeau d’argent, ce qui faisait alors résonner la pierre d’un son mat et étrange et tourner les têtes. Le corps paraissait si chargé d’ans que des regards compatissants s’étaient déjà levés vers la silhouette qui par saccades s’élevait mécaniquement vers les colonnes. Deux hommes s’étaient fait rabroués par un mouvement hautain du menton et la canne s’était élevée presque menaçante, balayant l’air comme pour chasser les intrus qui dissimulaient à la vue le grand espace nu qui s’ouvrait vers le podium.
Comme pour le temple de Bacchus, les niveaux inégaux du grand escalier qui menaient à Jupiter ne l’avaient pas découragée pour autant et c’est d’un souffle régulier qu’elle avait commencé cette nouvelle ascension, refusant sèchement le bras de la jeune fille qui se tenait à ses côtés. En haut, sans même prendre une pause, elles se dirigèrent toutes deux vers les grands mâts de granit et d’une pas si alerte cette fois-ci, que des sourires éclairèrent la face des touristes qui avaient reposé un moment leurs appareils pour suivre des yeux l’étrange couple. La jeune fille avait d’ailleurs tout pour plaire. Avec son allure élancée, on lui aurait difficilement donné vingt ans. Tout était gracieux en elle en dépit du rythme que lui imposait la vieille dame sur les marches. En pleine lumière, le soleil éclairait un visage éclatant de santé mais c’était surtout sa compagne bien plus âgée qui retenait l’attention. La démarche si claudicante donnait à chacun l’impression que le sol allait se dérober à chaque pas et que finalement la vieille dame roulerait en bas de l’escalier. Paradoxalement, les traits du visage que venait de découvrir la voilette qu’une main nerveuse venait de relever semblaient peu flétris par le temps, découvrant les minces rides qui auraient pu appartenir à un être de soixante cinq, soixante dix ans tout au plus ; en fait, c’est à Baalbeck qu’A... était venu tout spécialement fêter sa quatre vingt seizième année :
- Vois-tu ma petite fille, dit-elle d’une voix claire et bien timbrée, je m’étais jurée de faire ce voyage avec ou sans toi ; revoir Baalbeck avant de passer de l’autre côté, mais non, ne protestes pas comme tous ces nigauds qui croient me faire plaisir, je sais bien que je n’en ai pas pour longtemps, un an , deux au plus. Bon ce n’est pas ça l’important et tu le sais aussi ; au moins tu ne sais pas mentir et c’est ce que j’apprécie en toi ; dire que ta mère était contre ce voyage. Ma fille ne comprendra jamais rien à l’art, et ça se dit artiste parce qu’on se rend trois fois par an dans une galerie, je crois bien que ce qui l’intéresse, c’est les cocktails. Tu sais, je ne l’ai même pas vu broder un napperon à ta naissance mais, à la réflexion, et c’est ce qui m’étonne, je me demande comment elle t’a laissé faire du ballet depuis que tu es toute petite. Il faut dire que j’ai insisté .
Tu sais ce qu’elle me disait ? « A force de marcher avec ces ballerines, Agnés aura la colonne vertébrale déformée » » Je lui en ai tellement fait voir qu’à la fin elle a compris qu’elle ne pouvait pas s’opposer à moi sur ce point. D’ailleurs ton éducation musicale, ça me concerne et tu ne t’en portes pas plus mal, il me semble. Ce sera toujours ainsi jusqu’au jour où on m’enterrera. Mais en attendant que j’ai un pied dans la tombe, ma petite, tu m’accompagneras à chaque spectacle, de Rio à Beyrouth. Qu’elle soit contre ce voyage au Liban, pire qu’elle ne veuille pas que je t’emmène ici, à Baalbeck ! Je n’en reviens pas encore. Le Liban, dangereux, pays de terroristes et j’en passe ; je l’ai laissée parler et hop nous voilà ! Si au moins elle avait ouvert je ne dis pas un livre d’histoire , mais seulement un guide touristique de poche ; Baalbeck pour elle c’est pire que d’aller sur la lune ou aux antipodes.

Est-ce qu’elle sait qu’ici devant ces colonnes, se sont déroulés les plus beaux spectacles de ma génération ? Non, évidemment. Tu vois, Agnès, tu n’étais pas née malheureusement sinon tu m’aurais accompagnée. A cette place, j’ai assisté au plus merveilleux ballet de mon existence. 1964. Je m’en souviendrai jusqu’à ma mort. Noureiev, cet ange de la nuit. Je le vois encore évoluer avec cette grâce, cette sensibilité que personne n’a égalée jusqu’à présent. Je ne me trompe pas , c’était le Ballet Royal de Londres. Et Béjart, mon enfant. Quel homme merveilleux, quel talent. Je n’ai jamais raté ses représentations. Quand ? Tu veux tester ma mémoire. Mais, ces soirs là sont inscrits en lettres de feu dans ma tête, mon petit. Tu ressembles à ta mère sur ce point. Vous êtes toujours à me tendre des pièges. Vous vous dites : la mamie, elle ne sais plus ce qu’elle dit. Tu peux me battre aux échecs mais alors sur ce point tu ne m’auras pas. Bon, je te réponds pour ne pas te faire languir davantage : c’était avec la merveilleuse troupe du 20 ième siècle ; en 63 la première fois, 66 et 72 ensuite. Tu peux vérifier quand nous serons de retour à Paris en ouvrant ton encyclopédie. Si je me trompe, je t’achèterai avant la fin de cette année un nouveau violon ; je te l’aurai offert de toutes manières mais tu gagneras au change. Les jeunes, vous êtes toujours pressés. Descendons ces marches et cessons de nous reposer près de ces colonnes comme ces stupides touristes. Ils n’ont rien compris les pauvres, toujours le nez en l’air. Mais Baalbeck, ce n’est pas seulement ça. A propos, regarde ces blocs comment ils tiennent. On n’a rien inventé de mieux. Tu ne peux même pas glisser une feuille de papier entre ces deux pierres. Et pas de ciment, tu peux me croire, ton grand père quand je l’amenais ici, il n’en revenait pas, lui qui était incapable de poser correctement le carrelage de la salle de bains. Je lui pardonne, au moins, il ne rechignait pas à me suivre ici. Il me disait juste avant sa mort. “ Charlotte, vous croyez qu’un jour il reprendra votre cher festival ? ” ” Il ne disait pas notre festival, il savait bien que c’était le mien et quand je l’entraînais Place de l’Opéra pour acheter nos tickets, je me souviens de ses phrases : “ “ Ma chère amie n’oublions pas de prendre le Figaro en passant pour que je lise les petites annonces. ” ” Il faut dire que je prenais tout mon temps et je faisais enrager tout le personnel de l’agence. Je voulais les meilleures places. Ils me disaient. “ “ Mais Madame, cette rangée est réservée à l’Ambassadeur d’Allemagne ! ” ”. Moi, tu me connais, je ne voulais rien savoir, je répondais du tac au tac : si vous croyez que je vais voir Orphée sur ce strapontin, vous vous trompez. Orphée, que je réfléchisse. 1962, une pièce sublime de Gluck. Trois ans plus tard, en 1965, le scandale, ma chère ! L’horreur, cette agence : “ “ Chère Madame vous nous aviez demandé de vous réserver votre fauteuil, pour Mozart, c’est fait depuis six mois ” ”. Aux premières loges ! disait la perruche du comptoir. C’était pour Don Juan. Je sais, tu n’aimes pas trop l’opéra, mais crois-tu que j’allais accepter d’être à la cinquième rangée ? Elle m’a entendue, la pauvrette. A la fin ils étaient tous tellement dégoûtés qu’ils ont fini par me placer au deuxième rang, j’ai cédé. Je lui avais dit au directeur de l’agence : prenez tout votre temps, cher Monsieur, quand vous me donnerez ma réservation, je pourrai peut-être rentrer chez moi. Je vais faire attendre mon petit Caramel, mon petit chat persan, mais pour une fois, Caramel, il attendra. Je lui faisais un peu honte à Armand ton cher grand père mais dans des cas comme celui là, il n’osait pas ouvrir la bouche ; j’ai accepté pour lui, la deuxième rangée, ce n’était pas l’idéal. Mais Il me faisait pitié à la fin coincé sur sa chaise à l’agence, il ne lui restait plus à lire que la notices nécrologiques du Figaro. A propos sais-tu que mon défunt mari était l’ami intime de Cocteau ; je te l’ai dit ? Tu es sûre, tiens, je ne m’en souvenais plus. Regardes cette tête de lion. Eh bien, elle me fait penser à lui, à ce grand poète. Quel sculpteurs ces Romains quand j’y pense ! Tu vois, j’aime bien Rodin et ses femmes statues au jardin des Tuileries quand je me promène avec mon teckel. C’est beau, c’est du Rodin, c’est notre Rodin, mais ce lion, personne n’a réussi à l’imiter. Bon, mettons-nous à l’ombre un moment.
Oui, tu as probablement raison, des sanguinaires, les Romains avec leurs combats de gladiateurs. Un peuple assoiffé de sang ? N’exagérons pas, c’était des artistes avant tout ; regardes cette crinière, mais revenons à Cocteau, où ai-je ma tête ? Je disais que Cocteau était un grand ami de la famille. Il nous a emmené ici le premier soir de sa pièce. La Machine infernale; c’était en 56, on inaugurait le festival, j’ai pleuré ce soir-là. Dans la fosse, il y avait l’orchestre symphonique d’Hambourg. Cocteau a joué comme un dieu. A partir de ce moment, je m’étais juré de revenir sur ces marches. Tu vois ce temple de Bacchus? Il a accueilli Dieu sait combien de troupes et d’artistes. En 74, je me tenais là à cette place précise. J’ai sauté au cou de Fayrouz cette merveilleuse chanteuse libanaise. Je l’ai embrassée sur les deux joues. Quelle grande dame, quelle voix émouvante. Marchons un peu, si tu veux bien. Je te disais Fayrouz, Avec elle, on sentait le pays, tu respirais la mer, l’air de la montagne des cèdres. Ce n’était pas comme avec les danses folkloriques libanaises ; du rythme il y en avait, mais ça me laissait toujours froide mais par contre Olga ! Tu te souviens d’Olga qui nous a quittées il y a deux ans. Je sais, tu ne l’aimais pas trop, elle en faisait un peu trop, à son âge avec sa perruque, elle croyait donner le change. Eh bien, figures-toi qu’elle était ravissante il y a trente ans de cela. Elle avait un faible pour la troupe de Caracalla ! Je la comprends, il y avait des danseurs avec un corps merveilleux ; je crois, si mes souvenirs sont bons, que l’un d’entre eux avait fini par tomber amoureux d’elle. Que je te fixe une date. En 74. C’est bien ça. Elle m’avait envoyé une carte postale de Baalbeck qui était arrivée avant notre retour à Paris et il y avait un mot de son petit ami. Il faut dire qu’elle avait une sacrée personnalité. En tout cas, moi, je ne venais que pour tout ce qui était classique. Le moderne, le jazz par exemple, je n’étais pas toujours pour. J’ai toujours pensé que ces colonnes s’accordaient mieux avec le théâtre, l’opéra, les grandes symphonies. Alors les danses modernes, très peu pour moi. De toutes façons, je t’ai toujours dit, Agnès, que j’exècre le jazz, bien que mon Ella, oui Fitzgerald, c’est un cas à part. Quelle année ? Attends, je ne me trompe pas. Il y avait bien Charles Mingus en 74, John Baez la même année, Miles Davis le fameux trompettiste en 73, donc Ella, c’est bien en 72, non, finalement tu me corriges si je fais une erreur c’était en 71 ; elle a chanté deux années de suite. Et quelle voix chaude, mes enfants. Elles peuvent s’accrocher tes copines, les minettes d’aujourd’hui. Il n’y a pas à comparer. Je m’en souviens, son micro était tombé en panne, elle a continué comme si rien était en chantant plus fort. C’était fantastique, tu peux me croire. Bon, j’ai la gorge sèche d’avoir tant parlé et avec ça, tu dois en avoir assez de m’entendre pérorer, tu vas continuer toute seule ma grande. Après tout, en deuxième d’année d’architecture, il y a des choses qui doivent t’intéresser ici et c’est pour cette raison que tu m’as accompagnée ; je te laisse et je redescends me reposer au Palmyre ; je parie que tu n’as pas vu le livre d’or de l’hôtel. Quand tu rentreras, avant de passer dans ma chambre, jettes-y un coup d’œil. Tu trouveras tous les grands de ce monde, de mon monde : ce cher Jean Louis Barrault, quel comédien et Jean François Rampal. Tu dois bien avoir quelques CD de ce merveilleux flûtiste chez toi. Quel interprète : Vivaldi, Haydn, Bach. J’y pense, tu vas sûrement voir la signature de Rostropovitsch, mon grand pianiste adoré. Bon, je dois m’arrêter, il y en a tant d’autres qui sont passés par ici. Ils reviendront, mon petit et ce sera encore le triomphe. Baalbeck le mérite. Dix sept ans de silence, quelle honte pour les Libanais et pour nous les Européens qui n’avons rien fait pour eux. Et il y en a qui prétendent que la guerre est utile à l’humanité. Ceux qui parlent ainsi sont des vendeurs de canons, un point c’est tout. Ne nous énervons pas. Je vais finir par t’ennuyer avec mes souvenirs. En tout cas, ne t’attardes pas avec les petits vendeurs qui vont essayer de te refiler des soit-disantes pièces de monnaies romaines ; je suis stupide, ton grand père quand il tenait sa boutique d’antiquités au Louvre, il avait toujours un moment à lui pour te parler de ses collections. Je ne vais pas m’en faire pour toi et bien malin, celui qui pourra rouler la nièce du plus grand numismate de la place de Paris. Allez à tout à l’heure !



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Commentaires

trés content de t'avoir rencontré

Écrit par : pierrot le zygo | 22/10/2006

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