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15/02/2007

Explosion au Liban

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Il la reconnaissait entre mille, cette odeur, alors qu’ils avançait sans se presser vers les voitures et les corps carbonisés. D’abord sucrée et finalement très vite écœurante, odeur puante de viscères écarlates étalées à la ronde et de chairs noires déjà putréfiées. Cela faisait deux heures que cela s’était produit, le soleil avait hâté la décomposition ; d’habitude les secours arrivaient en trombe, mais là pour une fois, ni les voitures de la croix rouge libanaise, ni celles du croissant rouge n’avaient pu passer lorsque l’explosion s’était produite. Les tirs entre les deux partis empêchaient toute tentative de pénétrer sur le terrain des hostilités et le chauffeur de l’ambulance suisse avait perdu son bras déchiqueté par la balle d’un sniper. Cette odeur de mort, il n’y faisait plus du tout attention, elle lui avait été trop familière, fidèle et inséparable compagne tant de jours et d’années. Les autres avaient mis un mouchoir ou une feuille de l’Orient le Jour et tentaient à la fois de respirer et de voir derrière cet écran .
Il s’arrêta devant le premier véhicule qui devait être une Mercedes, fit la mise au point sur le premier cadavre qui se présentait à lui et appuya sur le déclencheur. Le second et le troisième corps étaient comme soudés entre eux, il se dit que ils faisaient une belle composition, mais comme l’éclairage ne lui convenait pas, il se retint en se maudissant d’avoir laissé son flash à l’hôtel. Il se dirigea alors vers les deux autres véhicules qui brulaient encore en dégageant une odeur de caoutchouc brûlé qui se superposait à celle des corps qui fumaient encore. Il monta sur un petit monticule de terre et mitrailla la scène, tout en suivant avec intérêt la progression des déflagrations qui amplifiaient de seconde en seconde.
Il se dit qu’il avait fait du bon travail. C’est vrai, c’était le meilleur, on ne cessait de le lui dire, mais cela ne le remplissait pas d’orgueil, au contraire, cela l’ennuyait de savoir que personne n’avait été capable de prendre le relais. Aucun jeune aux dents longues ne s’était présenté pour prendre la succession ; il se disait qu’il allait finir alors comme les autres ; il avait pris du poids dans son succès et sa petite bedaine commençait à le déranger, même si personne ne s’en était rendu compte, en tout cas ses maitresses qu’il gardait toujours sous la main ne lui avaient fait aucune remarque désagréable.
Il rentra à l’hôtel, développa rapidement ses négatifs. Ses planches contacts étaient impeccables. Il n’avait pas envie de dormir, il était 7 h du matin à peine en dépit du soleil ardent qui avait pénétré derrière les jalousies. Il alla dans l’autre pièce ; celle qui donnait sur le nord. A sa grand surprise, quand il ouvrit les volets, il constata que le ciel était tout gris, l’orage était proche. Dans deux ou trois heures, au maximum, la pluie allait venir et tout rincer. Là bas, les secours allaient patauger dans la boue et cela le fit sourire. Il se dit qu’il avait fait le bon choix. Cette explosion, ce serait la dernière qu’il aurait photographiée. A Paris, ils ne seraient pas contents. Mais pour lui, c’était vraiment la dernière , la toute dernière explosion - au Liban- ajouta –t il avec de la panique dans sa tête il ne sut pas pourquoi.

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