Midilibre.fr
Tous les blogs | Alerter le modérateur| Envoyer à un ami | Créer un Blog

29/11/2006

(6)Itinéraires et choniques des temples romains du Liban. (6)

medium_Aintoura01.jpg

AÏNTOURA

33° 53’ 06 N
35° 45’ 49 E
50 Km
Prendre la route Mrouj-Zahle via Bois de Boulogne. 1 km avant Aïntoura, tourner à droite (juste devant le transformateur couleur jaune en haut d’un poteau électrique en bois) pour prendre un sentier. Prévoir 20 Minutes de marche. Descendre jusqu’au ruisseau, le traverser et passer devant la bergerie. Le temple se trouve juste à proximité d’une maisonnette en pierres du pays

medium_Aintoura02.jpg

Il avait fallu parlementer longtemps avec les villageois. Le groupe rencontré près de la petite place d’Aïntoura hésitait : difficile pour la plupart de se souvenir après tant d’années de l’emplacement exact du temple et de s’y rendre, car l’accès n’était pas aisé. Michel, lui venait juste de rentrer d’Afrique. A 65 ans, il voulait profiter pleinement de sa retraite. La marche lui était déconseillée à cause de ses rhumatismes. Wissam, de son côté, chauffeur de poids-lourds, la trentaine sportive, se souvenait vaguement de l’endroit où il jouait il y a fort longtemps. Il se décida finalement : repartir sur les traces de son enfance n’était pas pour lui déplaire mais il allait prendre sa carabine pour se protéger des serpents. Jusqu’au temple, la descente était scabreuse même en roulant très lentement. La pente était raide et il fallait éviter sans cesse les ornières sournoises. Mais avant de retourner sur le sentier qui menait aux ruines, Wissam tenait absolument à revoir une des deux bergeries dont il gardait souvenir de l’époque de son grand père. Il fallait donc laisser le temple derrière soi et remonter d’abord tout droit vers le soleil.

Pour escalader les restanques, les pieds devaient s’accrocher au sol sec qui s’effritait. La première bergerie apparut enfin : une seule pièce, sans toiture, à l’abandon. Mais un peu plus loin, d’autres murs montés à l’ancienne étaient visibles, protégés par un épais feuillage. A quelques mètres de l’habitation ouverte aux quatre vents, plusieurs fosses vides, toutes façonnées en pierres. Wissam tira en prenant tout son temps une cigarette de son paquet d’américaines pour raconter :
- C’est ici que se préparait le débés devant moi et mes frères . Ses souvenirs allaient être interrompus au même instant par l’arrivée d’un villageois, la soixantaine, le visage sec, cuit par le soleil, un bâton à la main et qui, sorti de nulle part, était suivi d’un chien jaune à la tête balafrée. La taille haute, le torse ceint d’une grande écharpe de couleur vive, le berger ne paraissait pas surpris par la présence de visiteurs sur ces lieux. Deux vaches aux flancs maigres arrivèrent aussi silencieusement que lui, se dirigeant sans hésiter vers l’une des grandes fosses où flottaient de grandes feuilles amenées par la brise.
- Depuis vingt ans, depuis la guerre, ce n’est plus un abri, dit l’homme qui ne s’était pas présenté et avait fait seulement un petit geste de la main en arrivant. Les miliciens à l’époque, c’est là qu’ils dormaient avant de repartir plus haut et quand ils étaient trop nombreux, ils restaient plus bas dans le temple romain. Tout le monde pouvait les voir de la vallée, ils allumaient un feu qui éclairait les pierres comme en plein jour. Tout ça c’est fini. Ici, c’est calme à présent.
Il avait commencé par sortir une vieille pipe de sa vareuse et poursuivit de la même voix basse :
- A quatre heures, je passe et je me repose un peu comme maintenant, comme hier et avant hier. Je pars avant la nuit avec mes bêtes vers Aïntoura, vers ma ferme. J’ai six enfants, mais aucun ne m’aide car il y a l’école.
Devenu soudain silencieux, il tourna son regard vers la vallée. Puis levant d’un geste lent son bâton, il le tendit vers la plaine et rebattant son foulard sur le visage, il commença au rythme de ses pas et de son temps à descendre lentement, suivi des deux vaches et de son grand chien jaune, posant fermement d’un geste précis le bâton sur la pente qui conduisait au temple et plus loin à sa ferme.

medium_Aintoura03.jpg


medium_Aintoura04.jpg>

20/11/2006

(5)Itinéraires et chroniques des Temples romains du Liban. Ain Kfar Zaébad

medium_AIN-KFAR-ZABAD-01.jpg

AIN KFAR ZABAD

70 Km

Route de Damas jusqu’à Chtaura et à l’embranchement de la caserne de Rayak. 6 km plus loin prendre la bifurcation de droite vers Kfar Zabad et emprunter le sentier qui mène à l’émetteur TV. 45 mn de marche, puisqu’il ne permet pas encore actuellement l’accès en voiture aux installations techniques et encore moins aux temples.

medium_AIN-KFAR-ZABAD-02.jpg

De chaque côté de la route s'étendaient les greniers éternels du Liban. Tels d'immenses damiers, les champs d'orge, les grands carrés de blé et de canne à sucre se déroulaient en une longue perspective panoramique qui se perdait au loin dans un voile transparent de chaleur. Depuis Zahleé les mêmes scènes s'offraient au regard. En venant de Beyrouth, il suffisait de descendre vers la vaste plaine de la Békaa, pour découvrir au loin des taches de couleurs écarlates, parfois animées, le plus souvent immobiles.
En approchant, on voyait que c'était des femmes, des enfants et des hommes de tout âge, courbés, certains avec de grands sacs sur les dos, d'autres de simples paniers à la main, ramassant, creusant, fouillant et fauchant, tous débordant d'activité. Mais ce qui frappait le plus, c'était le rythme monotone, répétitif, qui imprégnait les gestes. Etait-ce dû à la chaleur ? Dans cette économie de mouvements que l'on percevait, où se devinait le souci d'efficacité, peu de paroles et encore moins de chants ne s'élevaient dans l'air sec.
Parfois, un tracteur faisait rugir son moteur en arrivant à toute allure près d'un groupe. Il s'ensuivait une petite bousculade. C'était à celui qui en premier déchargerait le plus vite possible son sac dans la remorque et à ce moment on pouvait voir des gamins de huit à dix ans, dans leur précipitation en renverser à moitié le contenu sur le sol. Des rires fusaient de toutes parts et les mères en profitaient pour s'octroyer un peu de répit en resserrant autour de la taille leurs vêtements trop amples.
La route pour Kfar Zabad était encombrée par des motoculteurs qui roulaient en s'appropriant toute la chaussée ; il fallait donc se ranger suffisamment tôt par précaution, car les conducteurs roulaient vite. Le dernier d’une longue file se rangea sur le côté afin de laisser la chaussée libre :
- Kfar zabad ? ou Ain Kfar Zabad, attention, ce n'est pas la même chose ! s'exclama, le chauffeur dans un français approximatif, mais, c’est la bonne direction dit-il en se baissant sur le sol tout en relevant sur son front brûlé par le soleil son chapeau de paille.
Il commença à dessiner la route à grands traits sur le sol :
- J’y vais tous les après - midi. Je livre de l'eau à partir de six heures, j'arrête en principe à trois ou quatre heures. Je fais une dizaine de voyages avec ma citerne. Les gens ici, n'ont pas les moyens de s'offrir un puits, il faut creuser au moins cent mètres et ça coûte cher. Je ne sais pas si cette année le gouvernement va aider les habitants comme il nous a promis. Il y a bien un peu partout des sources, mais il faut poser les canalisations. Nous, les Libanais, les jeunes comme les vieux, on a appris qu'il ne faut jamais être pressés par le temps. Ici, ce n'est pas l'Europe, il faut être patient.
Cette philosophie de l’action allait pouvoir se vérifier avec le chemin qui se dirigeait vers le temple de Kfar Zabad. Il était long, pénible, la caillasse roulant toujours sous les semelles, et le paysage allait rester austère tout au long des quatre ou cinq kilomètres qui menaient aux ruines. Ce jour, je disposais de trois compagnons de route. En chaussures de ville bien cirées, ils avançaient avec nonchalance. Leur voiture était restée plus bas. Normalement, ils faisaient chaque semaine ce voyage pour grimper près du relais de télévision installé à côté des ruines.
- On dépend du Ministère des Ressources hydrauliques et il faut faire des rapports précisa Rabiah le plus causant des trois hommes et qui avait enlevé sa veste pour être plus à l'aise. Normalement, je travaille sur place, mais je dois voir la Direction au moins une ou deux fois à Beyrouth. Toute ma famille est là, j'ai une maison et neuf enfants et je n'aime pas m'absenter. Je reviens le soir même s'il y a de la neige ou du brouillard. Je préfère mon village. Beyrouth, c'est trop loin, et ce n'est pas calme !
Les ruines apparurent, elles étaient très dispersées, avec par ci, par là des linteaux brisés et quelques socles doriques.

- C'est vrai poursuivit Rabiad qui avait remis sa veste à cause des bourrasques du vent qui s'était levé : quand j'étais plus jeune et que je montais avec mes frères pour chasser les oiseaux, il y en avait des dizaines comme celui là, dit-il en tapant de la main le socle où il s’était assis. Il faut comprendre, avec le coût du ciment, chacun se sert comme il veut. Avec cette pierre par exemple, tiens, on peut faire une bonne table basse qui ne bougera pas pendant des années. J’ai la même chez moi.
Plus tard, en revenant directement par le flanc de la montagne, pour gagner du temps sur la nuit qui tombait vite, dans une maison où régnait déjà presque l'obscurité, une petite fille de deux ans entourée de ses trois frères et cinq sœurs, nous offrit son sourire. Le père après avoir allumé une lampe à gaz, s'empressa de déposer quelques tasses en plastique bleu sur un socle en pierre semblable à celui vu quelques heures plus tôt. Toute la famille s’était regroupée sur un vieux canapé élimé. Puis, en attendant qu’on ait fini de verser le café, les enfants redevenus silencieux sur un simple regard de sa part, Rabiad commença à parler une fois de plus du sujet qui lui tenait à cœur depuis notre rencontre : des pièces antiques avaient été découvertes la veille même, à moins de cent mètres de l'endroit où nous nous trouvions cet après – midi. Il fallait les voir à tout prix avant qu’elles ne partent pour Londres.
medium_AIN-KFAR-ZABAD-03.jpg


18/11/2006

(4)Itinéraires et chroniques des temples romains du Liban. Ain Hircha

AIN HIRCHA
95 Km


Route de Damas. Avant le poste frontière, tourner vers Rachaya et passer par le village de Beit Lahia pour atteindre celui d’Ain Hircha. Le temple est seulement accessible par un sentier qui monte abrupt vers la montagne. 45 Minutes de marche permettent d’arriver aux ruines.
medium_Ain-Hircha01.4.jpg
medium_Ain-Hircha-02.2.jpg

Charbel n’avait que treize ans. Mais, depuis son père, depuis son grand-père, depuis toujours, il avait gardé l'habitude de la montagne et ses pieds nus, ne ressentaient même plus la dureté des pierres aigues et coupantes du sentier qui montait sans cesse en lacets. Il s'arrêta au sommet enfin après plus d'une demi – heure d'escalade et sans même prendre le temps de reprendre son souffle, il annonça de son air le plus sérieux possible :
- C'est le tombeau d'une reine. Elle est morte il y a très longtemps. Quand ? Je ne sais pas, mais tout le monde dit par ici que c’est ce serpent qui l’a tuée ! Elle était belle.
En bas du podium, un sarcophage en effet s'offrait au regard et la dalle qui le recouvrait à l'origine, intacte, sans même une cassure, était inclinée sur le côté. On y voyait le corps d'un long reptile dont les écailles brillaient à contre-jour, s'allongeant sur plus de deux mètres et s'achevant par un visage, celui d'une femme aux traits assez réguliers malgré le passage des siècles qui en avait estompé le contour. Elle contemplant de ses yeux vides, éteints, le ciel immense.
- Quand j'étais plus jeune, je venais au moins une fois par semaine avec mon frère pour regarder le serpent et on s'asseyait ici à l'entrée de cette grotte pour discuter avec notre ami, un vieux berger. Je me souviens de lui, il s'appelait Tony et on aimait bien se reposer ici avant de redescendre au village. On faisait un petit détour pour s'arrêter ici près du temple et pourtant pour lui, ce n’était pas intéressant de venir, il n'y a jamais assez d'herbes pour ses chèvres, mais il aimait nous retrouver. Voilà, c’est bien cette grotte où il allumait du feu pour cuire son pain..
Charbel s'était arrêté pensif à l'entrée de l'ouverture circulaire, le regard dirigé sur le sol où quelques vieilles boites de conserves rouillées traînaient. Puis après un assez long moment, tandis que le temple plongeait peu à peu dans l’ombre, il continua :
- Un jour, nous sommes montés ici mais on ne l'a pas vu. On l'a attendu longtemps puis on a fini par descendre au village. On est revenu plusieurs fois mais il n'était jamais là. Un jour, on m’a dit qu’il avait marché sur une mine que les intégristes avaient posée et qu’il avait perdu une jambe. Après, nous ne sommes plus montés au temple. C'est la première fois que je reviens à cet endroit depuis quatre ans, je croyais que Tony pouvait revenir, mais je me suis trompé, c’est trop haut par ici et un berger avec une jambe, il ne peut plus rien faire.

medium_Ain-Hircha-03.2.jpg

11/11/2006

(3)Itinéraires et chroniques des Temples romains du Liban. Aaqbe

medium_Aaqbe01.jpgDu temple d’Aaqbé, très peu d’informations visuelles subsistent. De nos jours, les pierres des édifices romains sont couramment utilisées par les habitants ou les paysans du coin.. Aaqbé n’échappe pas à cette règle. Heureusement quelques tambours de colonnes ainsi que plusieurs linteaux éparpillés à la ronde suffisent pour confirmer l’emplacement et l’existence de cet ancien temple à antes.

Toute la famille était groupée autour de la table dressée sous un auvent de fortune : une toile de tente de bédouin percée de partout et raccommodée avec de grands morceaux de plastique. Des parpaings étaient alignés à côté, attendant d'être montés un par un à la main pour former la nouvelle bâtisse. L'habitation serait achevée avant cet hiver. Il n'y aurait pas de chauffage, mais les conduites d'eau comme l'électricité d'ici là auraient été installées.
C’est ce qu’affirmait le chef de famille, un paysan massif, au regard inquisiteur posé sur son entourage. La femme, elle, restait silencieuse, déposant seulement devant chacun une assiette, ne regardant jamais son mari, mais hochant parfois vigoureusement la tête. Le fils, lui, était resté bien à l'écart, fumant, l'air absent.
Le temple, il n'est pas loin, dit l’homme, mais il vaut mieux par cette chaleur prendre la voiture. Mon fils va montrer le chemin, il n'a rien à faire aujourd'hui. Il m'aide de temps en temps avec le tracteur mais il n'aime pas la terre. Il m'a dit hier, qu'il voulait s'engager dans l'armée. Moi, je le laisse faire, il a dix huit ans. Il ne sait pas que les soldats, on les nourrit et on les paye seulement pour faire la guerre. Moi, je veux oublier cette guerre. Cette maison, une fois qu'elle est finie, j'en fais un restaurant. Ce sera le seul d'Aaqbe, bien placé pour tout le monde. L'année prochaine, je pense, et il faudra bien qu’un car de touristes s'arrête chez moi. Il y a trois mois, j'ai fait venir le bulldozer, pour mon champ, celui que je cultive à côté des ruines romaines.
- Il n'y avait que quelques pierres qu’il fallait enlever. Quand je roulais avec le tracteur, ça me gênait un peu. Je me disais toujours qu’il fallait le faire mais chaque année c’était la même chose, je trouvais une raison et les morts, on ne va pas les déranger pour un oui, pour un non et c’est plus de mon âge de me baisser. Cette fois là, je me suis décidé, mais avec le bull, ça n’a servi à rien. Mon fils, lui, il a creusé, avec une pelle. Il a de bons bras, on le sait tous ici et il ne refuse jamais d’aider les voisins même s’il dit que la terre, c’est plus sa partie. Lui, il a eu plus de chance que moi. Qu’est - ce qu’il a trouvé ? Pas grand chose mais c’est un bon début, quelques pièces. Un petit tas qui tenait dans une main. De l’argent romain. Il est descendu à Tripoli et il a tout vendu en une heure. Il n’a rien gardé comme souvenir. Tiens, je suis sûr qu'il y a encore quelque chose par ici. Un jour, le propriétaire est passé, il y a deux ou trois ans. On le voit rarement, il est de la ville et s’il passe et qu’il pleut il ne sort même pas de sa voiture. Il était venu avec des amis. Trois jours qu’ils sont restés en haut, même la nuit, ça travaillait. Puis ils sont partis et ils sont revenus deux jours après avec un pick-up. Qu’est-ce qu’ils ont trouvé, je sais pas. Je suis parti voir. Il y avait un trou de trois mètres au moins qui n'existait pas avant. Alors maintenant, je prends mes précautions, je dis toujours à ceux qui viennent par ici, si vous trouvez quelque chose, moitié pour vous, moitié pour moi, même si c'est une pierre, je vous la laisse, mais on discute d’abord. Si je trouve de l’argent romain, c’est pour ma sœur. Elle veut se marier et ici au Liban, ça coûte cher une noce.
L’air s’engouffrait par vagues chaudes dans le véhicule dont les vitres avaient disparu. Tant bien que mal, avec des hoquets et des soubresauts, on se dirigea lentement vers le grand champ de pierres blanches qui attendaient au soleil.

medium_Aaqbe02.jpg