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06/11/2006

(2)Itinéraires et chroniques des Temples romains du Liban. Afqa

Une fois le véhicule arrêté, le silence retombant, de la haute falaise qui domine, un grondement extraordinaire qui ressemble étrangement aux clameurs de la foule des stades. éclate aux oreilles. Attiré par le tumulte, on avance vers le petit pont et en direction de la barrière perpendiculaire de rochers qui le surmonte. De là, levant la tête, la source d'Adonis déferle et se projette, jaillissant d'un immense trou noir en un large faisceau d'argent.
Suivant un tracé complexe de courbes, tourbillonnant de marche en marche, profitant de chaque roche pour rebondir, cette masse de blancheur, après s'être scindée en deux parties mouvantes, finit par s'étaler en une large nappe bleutée. Le spectacle est assez grandiose pour qu'on veuille s'y attarder de longs moments ; puis lassé par le cycle perpétuel de cette trombe qui se déverse sans cesse et assourdit finalement, le regard quitte la cascade et part à la recherche du temple.
On hésite. Nul pour vous renseigner et vous conseiller parmi le choix qui s'offre à vous. Faut-il poursuivre vers les hauteurs avec cette route qui monte sur la gauche ? Ou plutôt en direction des quelques maisons après le pont ? A-t-on dépassé sans s'en rendre compte l'endroit ? Enfin, on finit par comprendre que seule, la légende a survécu dans la mémoire des hommes. Car, juste derrière soi, face à la source et confondu avec la masse de rochers qui borde le parapet, apparaît un pan de mur ancien, antique, délabré.
C'est bien le temple d'Adonis. Pour apprécier au mieux les formes, il faut se décider à grimper sur un monticule avec précautions sous peine de glisser plus bas dans le lit de la rivière : là, le muret n'offre à première vue rien de particulier. Ce sont les habituels blocs de granite rectangulaires envahis par la mousse et le lichen. Ils sont si érodés par le temps qu'ils ont tous pris une teinte grisâtre. L’œil cherche à s'accrocher quelque part à une masse ou une forme plus pittoresque, mais en vain.
On se décide, alors, déçu, à redescendre de ce promontoire instable. C'est alors qu'en contournant la place, on s'arrête. Dans un champ couleur émeraude, une mosaïque de plaques scintillantes, comme une parure de diamants, saute au regard. Eclats de verre, de terre et de pierre éparpillés au soleil, des dizaines de rocs et blocs ont roulé en chœur des hauteurs du promontoire et cette avalanche désormais s'étale en un immense damier. Est-ce le hasard, une illusion, les lois de la gravité ?
Certaines pierres semblent vouloir dessiner au sol des formes familières : voici une voûte qui reprend sa forme, là, un muret qui s'allonge sur plusieurs mètres, plus loin n'est-ce pas l'éventail d'un amphithéâtre ? Ici, des morceaux d'une colonne brisée qui, bien que distants, semblent vouloir se rapprocher. Une main puissante a tout balayé sur son passage et pourtant, ce château de cartes reste déchiffrable. Par jeu d’ailleurs, l’œil se plaît à vouloir reconstituer à partir de ces éléments si disparates les multiples puzzles possibles.
Peu à peu, le sanctuaire semble vouloir reprendre sa place dans l'espace. Au même instant, la source se fait entendre et telle une vaste toile de fond pour une tragédie antique le site retrouve sa signification de royaume peuplé de dieux et de déesses dont l'histoire et le drame se poursuivent encore de nos jours. Une phrase du peintre orientaliste Jérôme Fromentin se présente alors à l'esprit : - En passant par le souvenir, la vérité devient poésie et le paysage tableau -

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28/10/2006

Itinéraires pour temples romains du Liban. Conseils

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ROUTES ET SENTIERS
Faut-il voyager en solitaire ou accompagné ? En Pullman, avec son véhicule personnel, sur deux roues, qu'importe le choix, mais l'état des routes d’une part et le type de tourisme envisagé d’autre part orientera celui ci. Dix sept années de guerre ont marqué profondément le réseau routier libanais. En dehors de grandes et moyennes agglomérations, la campagne reste comme partout ailleurs tributaire des décisions de la capitale et dépend essentiellement des crédits du Ministère des Travaux Publics. A ce jour, un important effort est réalisé pour réparer les routes endommagées et créer un nouveau réseau mais beaucoup reste à faire. A noter heureusement (pour ce qui est évidemment des accès principaux) que certaines routes de la Békaa, région où les temples sont les plus nombreux, viennent de bénéficier récemment d'un asphaltage, ce qui permet dorénavant d'envisager des parcours dans de meilleures conditions que dans le passé. Souvent, il sera préférable de poursuivre le chemin à pieds. C'est la meilleure solution qui s'impose parfois. Il n'est pas inutile de se munir en fonction des itinéraires, surtout lorsque les sites sont en haut d'une crête, de chaussures de marche solides et fermées pour se protéger des ronces et buissons épineux.
La meilleure saison pour les découvertes reste le printemps et l'automne, ce qui n'empêche pas de prévoir Kway et pull dans le cas d'un retour tardif. Signalons que les routes, anciennes ou toutes nouvelles, restent toujours très mal balisées. Les panneaux indicateurs sont trop rares surtout en province et il est parfois irritant, lorsqu'ils existent, simplement en langue arabe, de ne pas savoir si on est arrivé dans la bonne localité. Heureusement les habitants sont très serviables et suffisamment polyglottes (sans oublier les jeunes et les enfants) pour résoudre ce problème.
Localisation des sites : l'auteur, assez souvent, a noté leurs coordonnées par GPS, moyen infaillible de repérage. Pour ceux qui disposent de cet instrument de navigation, ces coordonnées définissent immédiatement sans tâtonnements les lieux cités. Sur une carte classique du pays certains villages ne sont pas inscrits ; il en est de même pour les nouvelles routes créées ces toutes dernières années qui ne figureront donc pas davantage sur ces cartes. La meilleure solution pour éviter les pertes de temps, reconnaissons-le, malgré le handicap de la langue, est évidemment de se renseigner souvent. Les distances qui sont indiquées à la fin de cet ouvrage ont été calculées à partir du rond-point de Dékouanné, repère situé en plein cœur de la capitale et non pas à partir du centre ville en pleine reconstruction. En cours de trajet, pour avoir une idée exacte de la distance d'un village à un autre, d'une place au temple romain recherché, il est inutile de solliciter la précision auprès de l'autochtone, puisque le chiffre varie énormément. Une réponse quand au temps indispensable pour atteindre l'objectif et dont il faut se méfier énormément est - Hamsé dia - qui signifie à cinq minutes d'ici. Il suffira de multiplier par un coefficient qui peut aller de 2 à 10 l'indication fournie. L’information émane d'un interlocuteur sympathique et réellement soucieux d'aider le voyageur étranger qui restera évidemment perplexe. Pour ceux qui désirent visiter plusieurs temples dans la même journée, des suggestions de trajets sont proposées. Un conseil : pour demander son chemin, faire attention à la prononciation ! Il suffit de très peu de chose lorsqu'on cite le nom d'un village, même à plusieurs reprises (h aspiré au lieu d'h expiré par exemple) pour prendre sans s'en douter la mauvaise direction. Nous aurions aimé être plus précis mais au fait, n'est-ce pas se priver d'un peu d'aventure lorsqu'on a décidé d'effectuer ce type d'excursion ? Il y a, il y va sans dire, nous ne les oublions pas, les agences de voyage qui s'attachent à proposer les sites les plus classiques et nombreuses sont celles qui proposent un ensemble de circuits qui comprennent la visite des temples les plus célèbres. Naturellement à l'avenir, dans le cadre de cette démarche, elles pourraient aller plus loin : amener le touriste épris plus ou moins d'archéologie, hors des sentiers battus dans un autobus climatisé qui le conduirait à destination sur certaines pistes de la Békaa, ou à défaut le transporter le moins inconfortablement possible dans un tout-terrain. Certaines agences de tourisme vont jusqu’à proposer un circuit complet, du Tour Operator. On utilisera ces services, ou au contraire, on gardera de ces prestations un bien mauvais souvenir. La réussite ou la déception seront au bout du voyage. Le temps n’est guère élastique et des déplacements excessifs risquent d’émousser la sensibilité, lassant finalement des âmes bien intentionnées. Une dernière précision avant de clore ce chapitre, bien que ceci dépende de la volonté ou du désir de chaque individu qui souhaite s'imprégner des us et coutumes d'un pays. Nous proposerons deux solutions : - Faire un petit effort de communication. En fait, il semble que - Assar Romani - (Les ruines romaines) restent le meilleur mot de passe pour arriver à bon port : - Montrer à votre interlocuteur un papier qui précise en arabe le lieu ou la destination du site avec son illustration éventuellement. Normalement, ce devrait être suffisant pour arriver finalement sur place à l’aide de ce guide. Mais, s'il devait s'agir de cet ouvrage, il est probable que la curiosité aidant et le feuilletage exécuté en tous sens, les villageois laissent une trace indélébile de leur amicale sollicitude !
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SUGGESTIONS POUR 21 CIRCUITS (AR Beyrouth)

1. MACHNAKA, YANUH, AFQA : 150 KM
2. KALAAT-FACQRA, GHINE : 145 KM
3. EDDE, CHAMAT, HARDINE : 210 KM
4. SARBA, KALAA, KALAAT FACQRA : 150 KM
5. SFIRE, MAQAM-EL RAAB, AKROUM : 340 KM
6. BZIZA, AMIOUN, KSAR-NAOUS : 250 KM
7.DER QALAA, AÏNTOURA, TARCHICHE : 110 KM
8. CHIIM : 100 KM
9. BAALBECK : 190 KM
10. RAS-BAALBEK, LABOUE, NAHLE : 135 KM
11. IIAT, KSAR EL- BANAT : 220 KM
12. DEÏR EL AHMAR, NABA KEDDAM, YAMMOUNE : 220 KM
13. HADET, SARRAÏN, KSAR NABA : 240 KM
14. TAMNINE EL-FAOUKA, NIHA, FOURZOL: 160 KM
15. MAJDEL ANJAR, KFAR ZABAD, AIN EL BAYDA : 145 KM
16. DAKOUE, KSAR EL-WADI : 140 KM
17. MDOUKHA : 160 KM
18. BAKKA, YANTA, HELOUA : 180 KM
19. KIRBET KNISSE, DEIR EL AACHAER : 190 KM
20. AQBE, NABI SAFA, AIN HIRCHA : 170 KM
21. HEBBARYE : 210 KM

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Par dessus ces cieux si lointains,
Sur de fiers souvenirs dispersés
L’écho jaillit en vain.
Fleurs fanées pour l‘éternité,
Miroirs de splendeurs,
Ils s’alanguissent sans espoir.
Vos autels calcinés, pour l‘heure
Parés de l’odieuse mousse noire.

Chaque lendemain
Surgit le spectre du passé.
Sur votre monde trop romain,
Aujourd’hui la rosée glacée
Réchauffe votre matin et l’astre en deuil
Sur votre granit finement délabré
Dans la poussière dorée cueille.
Votre piètre renommée. Sanctuaires, tristes mouroirs.

Enfin la gloire !

27/10/2006

Itinéraires et chroniques des Temples romains du Liban. Présentation

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Réactions libanaises aux envahisseurs romains
Par rapport aux autres envahisseurs qui avaient déferlé sous les cieux orientaux, les habitants eurent donc à faire face non pas à des barbares qui sèment la terreur sur leur passage et laissent un pays exsangue, mais à une domination intelligente, réfléchie, voire souvent teintée de sensibilité. Comme il y avait une grande part de calcul dans l’établissement des rapports avec l’autochtone, le contact avec celui-ci dans le cadre pratique de l’exercice de l’autorité, s’évertuera pendant de longues périodes à rester humanisé.
Dès le début, celle-ci, lorsqu’elle se manifesta, fut rarement arbitraire, encore moins dictatoriale (sauf lorsqu’elle se sentait menacée). Ainsi, cette osmose entre le peuple romain et l’oriental va pouvoir s’exprimer, sans entraves à tous les niveaux, aussi bien militaire et politique que culturel et religieux.

Succédant à Pompée, Jules César prit le parti de s’attirer les bonnes grâces des hauts responsables syriens en les désignant à de hautes fonctions dans la nouvelle administration romaine. Lui même s’établit à Antioche. Mais ce fut avec l’empereur Octave, fils adoptif de Jules César, que la création de l’Empire romain débuta véritablement. Octave se vit décerner pour services rendus au pays le titre d’Auguste après qu’il eût vaincu trois ans auparavant à Actrium (en 31) Marc Antoine, lequel décidera de se suicider avec Cléopatre.
Ce titre permettra à Octave de disposer de moyens exceptionnels pour gouverner et restructurer des institutions républicaines qui avaient grandement souffert des guerres civiles. Le Sénat continuera à exercer son autorité sur l’Italie et Rome, mais par contre à l’extérieur du pays, les provinces seront placées sous l’autorité directe des légions et des armées d’Auguste.

Un tel ordre ne pouvait qu’être bénéfique à la capitale et à ces provinces. Ce sera la période de la Pax Romana. Dans l’histoire de l’Empire, certaines villes, Antioche, Bérytus, comme nous l’avons dit plus haut jouiront avec le temps d’un certain prestige. Mais pour leurs gouverneurs, les routes qu’il fallait tracer et construire pour se rendre d’un point à l’autre de Empire, transitant par les postes et forts qui dominaient, contrôlant l’accès de ces cités, méritaient un soin particulier, ne serait-ce que pour permettre le déplacement rapide de troupes, l’échange de correspondances et l’acheminement de marchandises.
Sans atteindre en comparaison l’extraordinaire réseau routier qui en Afrique du Nord finit par atteindre 20 000 Km de voies pavées, le long de la côte, de la Syrie à Jérusalem le parcours s’avérait relativement facile. Par contre la montagne constituait l’obstacle naturel le plus gênant à cette entreprise de génie civil qui allait perdurer plus de trois siècles.

De nos jours, le promeneur qui a l’occasion d’emprunter un ancienne voie romaine percée dans la muraille calcaire libanaise, comprendra les difficultés qui se sont posées aux bâtisseurs de route de l’époque. Il n'empêche qu’à aucun moment, le culte rendu aux divinités ne s’est interrompu quels que soient les problèmes techniques de la construction. Régulièrement, selon les désirs des empereurs, exprimés depuis la capitale auprès des gouverneurs syriens ou sur place par les notables qui aimaient à se faire valoir auprès des autorités romaines, des changements légers ou profonds étaient opérés à l’architecture du temple.
Agrandissements, nouvelles pièces, décorations particulières, embellissements divers, pose de statues au niveau des galeries, le style, quant à lui, restait fidèle aux nouveaux principes de l’époque qui cherchait à s’éloigner le plus possible de l’ancien classicisme grec. Les siècles qui s’écouleront ne changeront pas grand chose à cette volonté d’exprimer la grandeur au service du religieux. Finalement, les difficultés multiples rencontrées par les architectes de l’époque seront résolues et dépassées. L’homme restera fidèle au service des dieux car il se devait de les honorer en permanence en dépit des vicissitudes de son existence.
Car, pour le voyageur comme pour le commerçant, pour le navigateur ou le pécheur qui partait au large jeter ses filets et rentrait au port sa barque légère, pour le paysan soucieux de sa récolte, craignant la grêle et inquiet des nuages qui s’amassaient à l’horizon, pour le citadin et père de famille, pour le soldat, pour l’empereur, le temple et l’autel font partie intégrante du décor. Ils sont les jalons de toute une vie.
La victoire sur un plan militaire comme la réussite sur un plan social, le vœu à exaucer ou la quête du meilleur lendemain transiteront obligatoirement par la prière adressée à l’au-delà. L’autel sera le récipient de toute cette ferveur projetée vers les cieux. Il deviendra donc le pèlerinage quotidien pour les uns, l’arrêt, l’étape indispensable, pour les autres.

Aux voyageurs soucieux de s’attirer les grâces divines, aux passants qui veulent glorifier les dieux de l’Olympe, les temples libanais et syriens éparpillés dans tout le pays, de la mer à la plaine, de la plaine aux sommets des gorges, d’Antioche à Palmyre, sur la Phénicie de Tyr à Byblos, offriront tous leurs chants d’espoirs avec leur cella20, espace clos et sombre pour les officiants et leur parvis ensoleillé à la dévotion des pèlerins. Construits le plus souvent avec faste, parfois seulement dans un simple appareillage de moellons bruts mais émergeant dans un décor grandiose qui les mettra encore plus en valeur, toujours unis à la nature, voire confondus avec l’élément céleste, ils ne s’élèveront la plupart du temps au regard qu’à partir de points culminants.

On les découvre, murs de pierres sèches s’élevant au milieu des vignes et des champs de blé, à moins que dans un bourg misérable, ce ne soit qu’un autel de taille modeste mais toujours savamment décoré. Ailleurs, dans la cité florissante, riches et parés, cernés des torses cuirassés victorieux et de visages altiers, donateurs sculptés et immortalisés dans le marbre, ils seront nombreux sur les places et en haut des bosquets, à établir le lien entre l’homme et les dieux. C’est à celui qui rivalisera par son air de grandeur, de solennité, de magnificence.

L’art romain, à travers ses différentes manifestations, se devait de paraître imposant et solennel ; pour des raisons compréhensibles, le prestige, l’orgueil, se répercutera ostensiblement sur le plus petit édifice et sur la moindre pierre de sa construction afin de magnifier la puissance de l’Etat
On pourrait penser que le littoral libanais n’a pas compté dans l’implantation des édifices religieux romains. En fait, cette présence s’est manifestée concrètement dès le début de l’Empire dans les villes comme Tyr, Saida, Beyrouth, Byblos, Batroun, Tripoli. Dans ces cités, les habitants, rendaient hommage comme il se doit aux dieux qu’ils gratifiaient dans leurs temples respectifs.

Les fouilles entreprises au centre ville de Beyrouth depuis 1993 font apparaître des témoignages suffisamment éloquents sur cette période (pièces de monnaie représentant un temple, dédicaces au dieu et à l’empereur etc.) pour lever les doutes quand à l’existence de temples en milieu citadin et dans le contexte du littoral.
Mais les destructions, tremblements de terre, pillages, se sont chargées au fil du temps, d’éparpiller les éléments caractéristiques de la construction des temples tels les blocs et moellons spécifiques, sans parler des tambours de colonnes et chapiteaux utilisés à n’importe quelle fin. Nous partirons donc à la recherche de témoignages un peu plus consistants même s’il s’agit de ruines, en dirigeant nos pas vers trois aires du pays qui se regroupent pour former la montagne libanaise.

22/10/2006

1/ Itinéraires et chroniques des temples romains du Liban . Baalbeck

A chaque pas, marche après marche, pour pouvoir se hisser, sa main osseuse appuyait avec précision mais de tout son poids sur la canne au pommeau d’argent, ce qui faisait alors résonner la pierre d’un son mat et étrange et tourner les têtes. Le corps paraissait si chargé d’ans que des regards compatissants s’étaient déjà levés vers la silhouette qui par saccades s’élevait mécaniquement vers les colonnes. Deux hommes s’étaient fait rabroués par un mouvement hautain du menton et la canne s’était élevée presque menaçante, balayant l’air comme pour chasser les intrus qui dissimulaient à la vue le grand espace nu qui s’ouvrait vers le podium.
Comme pour le temple de Bacchus, les niveaux inégaux du grand escalier qui menaient à Jupiter ne l’avaient pas découragée pour autant et c’est d’un souffle régulier qu’elle avait commencé cette nouvelle ascension, refusant sèchement le bras de la jeune fille qui se tenait à ses côtés. En haut, sans même prendre une pause, elles se dirigèrent toutes deux vers les grands mâts de granit et d’une pas si alerte cette fois-ci, que des sourires éclairèrent la face des touristes qui avaient reposé un moment leurs appareils pour suivre des yeux l’étrange couple. La jeune fille avait d’ailleurs tout pour plaire. Avec son allure élancée, on lui aurait difficilement donné vingt ans. Tout était gracieux en elle en dépit du rythme que lui imposait la vieille dame sur les marches. En pleine lumière, le soleil éclairait un visage éclatant de santé mais c’était surtout sa compagne bien plus âgée qui retenait l’attention. La démarche si claudicante donnait à chacun l’impression que le sol allait se dérober à chaque pas et que finalement la vieille dame roulerait en bas de l’escalier. Paradoxalement, les traits du visage que venait de découvrir la voilette qu’une main nerveuse venait de relever semblaient peu flétris par le temps, découvrant les minces rides qui auraient pu appartenir à un être de soixante cinq, soixante dix ans tout au plus ; en fait, c’est à Baalbeck qu’A... était venu tout spécialement fêter sa quatre vingt seizième année :
- Vois-tu ma petite fille, dit-elle d’une voix claire et bien timbrée, je m’étais jurée de faire ce voyage avec ou sans toi ; revoir Baalbeck avant de passer de l’autre côté, mais non, ne protestes pas comme tous ces nigauds qui croient me faire plaisir, je sais bien que je n’en ai pas pour longtemps, un an , deux au plus. Bon ce n’est pas ça l’important et tu le sais aussi ; au moins tu ne sais pas mentir et c’est ce que j’apprécie en toi ; dire que ta mère était contre ce voyage. Ma fille ne comprendra jamais rien à l’art, et ça se dit artiste parce qu’on se rend trois fois par an dans une galerie, je crois bien que ce qui l’intéresse, c’est les cocktails. Tu sais, je ne l’ai même pas vu broder un napperon à ta naissance mais, à la réflexion, et c’est ce qui m’étonne, je me demande comment elle t’a laissé faire du ballet depuis que tu es toute petite. Il faut dire que j’ai insisté .
Tu sais ce qu’elle me disait ? « A force de marcher avec ces ballerines, Agnés aura la colonne vertébrale déformée » » Je lui en ai tellement fait voir qu’à la fin elle a compris qu’elle ne pouvait pas s’opposer à moi sur ce point. D’ailleurs ton éducation musicale, ça me concerne et tu ne t’en portes pas plus mal, il me semble. Ce sera toujours ainsi jusqu’au jour où on m’enterrera. Mais en attendant que j’ai un pied dans la tombe, ma petite, tu m’accompagneras à chaque spectacle, de Rio à Beyrouth. Qu’elle soit contre ce voyage au Liban, pire qu’elle ne veuille pas que je t’emmène ici, à Baalbeck ! Je n’en reviens pas encore. Le Liban, dangereux, pays de terroristes et j’en passe ; je l’ai laissée parler et hop nous voilà ! Si au moins elle avait ouvert je ne dis pas un livre d’histoire , mais seulement un guide touristique de poche ; Baalbeck pour elle c’est pire que d’aller sur la lune ou aux antipodes.

Est-ce qu’elle sait qu’ici devant ces colonnes, se sont déroulés les plus beaux spectacles de ma génération ? Non, évidemment. Tu vois, Agnès, tu n’étais pas née malheureusement sinon tu m’aurais accompagnée. A cette place, j’ai assisté au plus merveilleux ballet de mon existence. 1964. Je m’en souviendrai jusqu’à ma mort. Noureiev, cet ange de la nuit. Je le vois encore évoluer avec cette grâce, cette sensibilité que personne n’a égalée jusqu’à présent. Je ne me trompe pas , c’était le Ballet Royal de Londres. Et Béjart, mon enfant. Quel homme merveilleux, quel talent. Je n’ai jamais raté ses représentations. Quand ? Tu veux tester ma mémoire. Mais, ces soirs là sont inscrits en lettres de feu dans ma tête, mon petit. Tu ressembles à ta mère sur ce point. Vous êtes toujours à me tendre des pièges. Vous vous dites : la mamie, elle ne sais plus ce qu’elle dit. Tu peux me battre aux échecs mais alors sur ce point tu ne m’auras pas. Bon, je te réponds pour ne pas te faire languir davantage : c’était avec la merveilleuse troupe du 20 ième siècle ; en 63 la première fois, 66 et 72 ensuite. Tu peux vérifier quand nous serons de retour à Paris en ouvrant ton encyclopédie. Si je me trompe, je t’achèterai avant la fin de cette année un nouveau violon ; je te l’aurai offert de toutes manières mais tu gagneras au change. Les jeunes, vous êtes toujours pressés. Descendons ces marches et cessons de nous reposer près de ces colonnes comme ces stupides touristes. Ils n’ont rien compris les pauvres, toujours le nez en l’air. Mais Baalbeck, ce n’est pas seulement ça. A propos, regarde ces blocs comment ils tiennent. On n’a rien inventé de mieux. Tu ne peux même pas glisser une feuille de papier entre ces deux pierres. Et pas de ciment, tu peux me croire, ton grand père quand je l’amenais ici, il n’en revenait pas, lui qui était incapable de poser correctement le carrelage de la salle de bains. Je lui pardonne, au moins, il ne rechignait pas à me suivre ici. Il me disait juste avant sa mort. “ Charlotte, vous croyez qu’un jour il reprendra votre cher festival ? ” ” Il ne disait pas notre festival, il savait bien que c’était le mien et quand je l’entraînais Place de l’Opéra pour acheter nos tickets, je me souviens de ses phrases : “ “ Ma chère amie n’oublions pas de prendre le Figaro en passant pour que je lise les petites annonces. ” ” Il faut dire que je prenais tout mon temps et je faisais enrager tout le personnel de l’agence. Je voulais les meilleures places. Ils me disaient. “ “ Mais Madame, cette rangée est réservée à l’Ambassadeur d’Allemagne ! ” ”. Moi, tu me connais, je ne voulais rien savoir, je répondais du tac au tac : si vous croyez que je vais voir Orphée sur ce strapontin, vous vous trompez. Orphée, que je réfléchisse. 1962, une pièce sublime de Gluck. Trois ans plus tard, en 1965, le scandale, ma chère ! L’horreur, cette agence : “ “ Chère Madame vous nous aviez demandé de vous réserver votre fauteuil, pour Mozart, c’est fait depuis six mois ” ”. Aux premières loges ! disait la perruche du comptoir. C’était pour Don Juan. Je sais, tu n’aimes pas trop l’opéra, mais crois-tu que j’allais accepter d’être à la cinquième rangée ? Elle m’a entendue, la pauvrette. A la fin ils étaient tous tellement dégoûtés qu’ils ont fini par me placer au deuxième rang, j’ai cédé. Je lui avais dit au directeur de l’agence : prenez tout votre temps, cher Monsieur, quand vous me donnerez ma réservation, je pourrai peut-être rentrer chez moi. Je vais faire attendre mon petit Caramel, mon petit chat persan, mais pour une fois, Caramel, il attendra. Je lui faisais un peu honte à Armand ton cher grand père mais dans des cas comme celui là, il n’osait pas ouvrir la bouche ; j’ai accepté pour lui, la deuxième rangée, ce n’était pas l’idéal. Mais Il me faisait pitié à la fin coincé sur sa chaise à l’agence, il ne lui restait plus à lire que la notices nécrologiques du Figaro. A propos sais-tu que mon défunt mari était l’ami intime de Cocteau ; je te l’ai dit ? Tu es sûre, tiens, je ne m’en souvenais plus. Regardes cette tête de lion. Eh bien, elle me fait penser à lui, à ce grand poète. Quel sculpteurs ces Romains quand j’y pense ! Tu vois, j’aime bien Rodin et ses femmes statues au jardin des Tuileries quand je me promène avec mon teckel. C’est beau, c’est du Rodin, c’est notre Rodin, mais ce lion, personne n’a réussi à l’imiter. Bon, mettons-nous à l’ombre un moment.
Oui, tu as probablement raison, des sanguinaires, les Romains avec leurs combats de gladiateurs. Un peuple assoiffé de sang ? N’exagérons pas, c’était des artistes avant tout ; regardes cette crinière, mais revenons à Cocteau, où ai-je ma tête ? Je disais que Cocteau était un grand ami de la famille. Il nous a emmené ici le premier soir de sa pièce. La Machine infernale; c’était en 56, on inaugurait le festival, j’ai pleuré ce soir-là. Dans la fosse, il y avait l’orchestre symphonique d’Hambourg. Cocteau a joué comme un dieu. A partir de ce moment, je m’étais juré de revenir sur ces marches. Tu vois ce temple de Bacchus? Il a accueilli Dieu sait combien de troupes et d’artistes. En 74, je me tenais là à cette place précise. J’ai sauté au cou de Fayrouz cette merveilleuse chanteuse libanaise. Je l’ai embrassée sur les deux joues. Quelle grande dame, quelle voix émouvante. Marchons un peu, si tu veux bien. Je te disais Fayrouz, Avec elle, on sentait le pays, tu respirais la mer, l’air de la montagne des cèdres. Ce n’était pas comme avec les danses folkloriques libanaises ; du rythme il y en avait, mais ça me laissait toujours froide mais par contre Olga ! Tu te souviens d’Olga qui nous a quittées il y a deux ans. Je sais, tu ne l’aimais pas trop, elle en faisait un peu trop, à son âge avec sa perruque, elle croyait donner le change. Eh bien, figures-toi qu’elle était ravissante il y a trente ans de cela. Elle avait un faible pour la troupe de Caracalla ! Je la comprends, il y avait des danseurs avec un corps merveilleux ; je crois, si mes souvenirs sont bons, que l’un d’entre eux avait fini par tomber amoureux d’elle. Que je te fixe une date. En 74. C’est bien ça. Elle m’avait envoyé une carte postale de Baalbeck qui était arrivée avant notre retour à Paris et il y avait un mot de son petit ami. Il faut dire qu’elle avait une sacrée personnalité. En tout cas, moi, je ne venais que pour tout ce qui était classique. Le moderne, le jazz par exemple, je n’étais pas toujours pour. J’ai toujours pensé que ces colonnes s’accordaient mieux avec le théâtre, l’opéra, les grandes symphonies. Alors les danses modernes, très peu pour moi. De toutes façons, je t’ai toujours dit, Agnès, que j’exècre le jazz, bien que mon Ella, oui Fitzgerald, c’est un cas à part. Quelle année ? Attends, je ne me trompe pas. Il y avait bien Charles Mingus en 74, John Baez la même année, Miles Davis le fameux trompettiste en 73, donc Ella, c’est bien en 72, non, finalement tu me corriges si je fais une erreur c’était en 71 ; elle a chanté deux années de suite. Et quelle voix chaude, mes enfants. Elles peuvent s’accrocher tes copines, les minettes d’aujourd’hui. Il n’y a pas à comparer. Je m’en souviens, son micro était tombé en panne, elle a continué comme si rien était en chantant plus fort. C’était fantastique, tu peux me croire. Bon, j’ai la gorge sèche d’avoir tant parlé et avec ça, tu dois en avoir assez de m’entendre pérorer, tu vas continuer toute seule ma grande. Après tout, en deuxième d’année d’architecture, il y a des choses qui doivent t’intéresser ici et c’est pour cette raison que tu m’as accompagnée ; je te laisse et je redescends me reposer au Palmyre ; je parie que tu n’as pas vu le livre d’or de l’hôtel. Quand tu rentreras, avant de passer dans ma chambre, jettes-y un coup d’œil. Tu trouveras tous les grands de ce monde, de mon monde : ce cher Jean Louis Barrault, quel comédien et Jean François Rampal. Tu dois bien avoir quelques CD de ce merveilleux flûtiste chez toi. Quel interprète : Vivaldi, Haydn, Bach. J’y pense, tu vas sûrement voir la signature de Rostropovitsch, mon grand pianiste adoré. Bon, je dois m’arrêter, il y en a tant d’autres qui sont passés par ici. Ils reviendront, mon petit et ce sera encore le triomphe. Baalbeck le mérite. Dix sept ans de silence, quelle honte pour les Libanais et pour nous les Européens qui n’avons rien fait pour eux. Et il y en a qui prétendent que la guerre est utile à l’humanité. Ceux qui parlent ainsi sont des vendeurs de canons, un point c’est tout. Ne nous énervons pas. Je vais finir par t’ennuyer avec mes souvenirs. En tout cas, ne t’attardes pas avec les petits vendeurs qui vont essayer de te refiler des soit-disantes pièces de monnaies romaines ; je suis stupide, ton grand père quand il tenait sa boutique d’antiquités au Louvre, il avait toujours un moment à lui pour te parler de ses collections. Je ne vais pas m’en faire pour toi et bien malin, celui qui pourra rouler la nièce du plus grand numismate de la place de Paris. Allez à tout à l’heure !



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