Midilibre.fr
Tous les blogs | Alerter le modérateur| Envoyer à un ami | Créer un Blog

11/03/2007

Les trois soeurs

medium_3-soeurs.jpg


Les fenêtres étaient toutes les trois fermées. Je n’y ai pas prêté attention au début, mais après toute une semaine, cela paraissait si étonnant, que j’ai voulu en avoir le cœur net. Alors, j’ai appelé, d’abord doucement puis j’ai fini par hurler leurs trois prénoms à trois reprises. D’habitude les deux battants s’ouvraient avec un synchronisme remarquable - d’ailleurs je me suis demandé toujours comment -. à croire qu’elles se levaient toutes ensemble, à la même heure, pour profiter à la même seconde du soleil qui éclaboussait très tôt la façade de la vieille demeure au crépi si désastreux.

Je suis retourné m’allonger sur ma chaise longue qui m’attendait et je me suis replongé dans ma lecture. J’ai du m’endormir et je ne sais pas pourquoi, dés que j’ai ouvert les yeux, il devait être un peu plus de midi, j’ai été frappé par le silence. D’abord, j’ai pensé que c’était simplement parce que le siroco avait cessé. J’ai regardé encore la vieille battisse. Il fallait être fou pour avoir construit une ferme avec des fenêtres de gentilhommière, et qui plus, est à la lisière du sahara. Il devait être toqué le père ou plutôt la mère qui avait réussi à faire passer tous ses caprices. Ne parlons pas des trois filles qui avaient voulu rester là, 20 ans à vouloir faire pousser à tout prix des palmiers sur une terre ingrate.

Cela ne lui avait pas réussi et je me suis toujours demandé de quoi elles pouvaient vivre,.
Le comble c’est que je les enviais. Ah, chère Myrna, lorsque je pense à ton corps si souple, je t’adore, et toi, Alba, tes bras si doux qui m’enserrent d’habitude avec une si tendre volupté. Quant à toi, petite princesse des sables, toi Rosetta, à la nuque si fragile, comme je te languis ce matin, car c’est toi que je préfère, je me l’avoue. Non, à la réflexion, je vous aime toutes les trois, même si vous m’avez fait si mal ce jour là. Quelle idée de m’avoir fait tomber. Laquelle de vous trois m’a poussé de cette fenêtre ? D’ailleurs, je ne sais plus laquelle, je ne m’en souviens plus, elles se ressemblent toutes ces fenêtres comme vous trois.

C’est vrai, plus je vous regarde, plus je me dis que vous êtes parfaites. A présent, j’ai tout mon temps pour vous voir, vous admirer; vous aimer. C’est une si belle journée. Vous aimez tant le soleil et la nuit noire. Voilà, je me souviens et je comprends. Il est venu, cet homme, hier soir et vous avez du l’inviter, vous êtes toutes les trois si polies, si avenantes. Il a passé sûrement la nuit dans la chambre d’amis. Il va se réveiller et vous avec, à cette heure là, mais de grâce, vous savez que j’ai besoin d’un ami. On se sent si perdu ici, loin du monde, de la vie. Présentez-le moi. Dites lui qu’il vienne me faire un brin de conversation. J’aime bien écouter une page dans ma langue maternelle. Je ne dis pas que je n’aime pas l’arabe, mais il ne passe personne ici de mon pays depuis si longtemps. Alors pour une fois.

Tiens, les trois fenêtres s’ouvrent. Qu’est ce que je vous disais. Les braves cœurs. Enfin, je vais retrouver ma joie de vivre. Mais dites, qu’est ce que vous faites,. Non, non, vous voyez bien qu’il dort. Ne le poussez pas. Laissez le moi. Ah, J’ai compris, vous n’aimez que moi. Venez alors, Alba, Rosa, Myrna, vous êtes toutes à moi !

15/02/2007

Explosion au Liban

medium_L_explosion.jpg


Il la reconnaissait entre mille, cette odeur, alors qu’ils avançait sans se presser vers les voitures et les corps carbonisés. D’abord sucrée et finalement très vite écœurante, odeur puante de viscères écarlates étalées à la ronde et de chairs noires déjà putréfiées. Cela faisait deux heures que cela s’était produit, le soleil avait hâté la décomposition ; d’habitude les secours arrivaient en trombe, mais là pour une fois, ni les voitures de la croix rouge libanaise, ni celles du croissant rouge n’avaient pu passer lorsque l’explosion s’était produite. Les tirs entre les deux partis empêchaient toute tentative de pénétrer sur le terrain des hostilités et le chauffeur de l’ambulance suisse avait perdu son bras déchiqueté par la balle d’un sniper. Cette odeur de mort, il n’y faisait plus du tout attention, elle lui avait été trop familière, fidèle et inséparable compagne tant de jours et d’années. Les autres avaient mis un mouchoir ou une feuille de l’Orient le Jour et tentaient à la fois de respirer et de voir derrière cet écran .
Il s’arrêta devant le premier véhicule qui devait être une Mercedes, fit la mise au point sur le premier cadavre qui se présentait à lui et appuya sur le déclencheur. Le second et le troisième corps étaient comme soudés entre eux, il se dit que ils faisaient une belle composition, mais comme l’éclairage ne lui convenait pas, il se retint en se maudissant d’avoir laissé son flash à l’hôtel. Il se dirigea alors vers les deux autres véhicules qui brulaient encore en dégageant une odeur de caoutchouc brûlé qui se superposait à celle des corps qui fumaient encore. Il monta sur un petit monticule de terre et mitrailla la scène, tout en suivant avec intérêt la progression des déflagrations qui amplifiaient de seconde en seconde.
Il se dit qu’il avait fait du bon travail. C’est vrai, c’était le meilleur, on ne cessait de le lui dire, mais cela ne le remplissait pas d’orgueil, au contraire, cela l’ennuyait de savoir que personne n’avait été capable de prendre le relais. Aucun jeune aux dents longues ne s’était présenté pour prendre la succession ; il se disait qu’il allait finir alors comme les autres ; il avait pris du poids dans son succès et sa petite bedaine commençait à le déranger, même si personne ne s’en était rendu compte, en tout cas ses maitresses qu’il gardait toujours sous la main ne lui avaient fait aucune remarque désagréable.
Il rentra à l’hôtel, développa rapidement ses négatifs. Ses planches contacts étaient impeccables. Il n’avait pas envie de dormir, il était 7 h du matin à peine en dépit du soleil ardent qui avait pénétré derrière les jalousies. Il alla dans l’autre pièce ; celle qui donnait sur le nord. A sa grand surprise, quand il ouvrit les volets, il constata que le ciel était tout gris, l’orage était proche. Dans deux ou trois heures, au maximum, la pluie allait venir et tout rincer. Là bas, les secours allaient patauger dans la boue et cela le fit sourire. Il se dit qu’il avait fait le bon choix. Cette explosion, ce serait la dernière qu’il aurait photographiée. A Paris, ils ne seraient pas contents. Mais pour lui, c’était vraiment la dernière , la toute dernière explosion - au Liban- ajouta –t il avec de la panique dans sa tête il ne sut pas pourquoi.

14/02/2007

Troublante oasis

medium_oasis-troublant.jpg


Encore toute étourdie par la musique qui lui trottait en tête , elle s’était dirigée machinalement vers la fenêtre qui plongeait sur l’oasis et l’ouvrit avec difficultés. Ici, la climatisation faisait partie d’un rituel qu’aucun n’aurait songé à rompre, et c’est pourquoi, les battants ne devaient s’ouvrir qu’une fois l’an. Il y avait au fond comme une brume qui enveloppait la montagne et le vaste plateau de sel cristallisé. L’air était tiède et la comparaison qu’elle s’était faite entre le brouillard de Londres où elle avait vécu toute son enfance et ce voile sur les touffes vertes était stupide, elle l’admettait. Mais Londres lui manquait et elle aurait tout donné pour sentir une fois de plus l’odeur de la Tamise et entendre Big Ben résonner dans la grisaille.

Aujourd’hui, tout était loin, si loin ; la cigarette qu’elle alluma nerveusement avait un gout de cendre et elle la jeta plus bas. Elle s’était penchée et elle vit le bout incandescent descendre 20 mètres plus bas, non pas en chute libre comme elle s’y attendait, mais en tournoyant doucement en vol plané. Lorsque il ne lui fut plus possible de la distinguer dans cette blancheur qui adoucissait les angles de son hôtel, elle savait que sa décision était prise, depuis ce moment , non depuis la veille, plutôt, lorsqu’elle l’avait vu pendu au bras de cette moricaude.

L’arabe, souple comme une liane, avait secoué ses cheveux teintés de henné et poussé comme un cri qui ressemblait à une plainte d’amour comblé. Leurs regards s’étaient croisés, et c’est elle qui avait baissé les yeux en premier. Elle enleva d’abord sa bague, celle qu’il lui avait offerte il y a de cela huit mois, batailla un peu avec la fermeture du collier en nacre qu’elle avait adoré et posa le tout sur le bord de la commode. Elle allait se diriger vers la glace craquelée de sa coiffeuse, puis haussa les épaules. Ah quoi bon, sa beauté, ne variait jamais. Elle était toujours égale à elle même, du matin au soir. Son souvenir resterait longtemps dans l’esprit de ceux qui l’avaient connue de très près. Elle s’approcha sans crainte de la fenêtre, colla un moment son corps au mur chaud qui la séparait du vide. Elle se dit que dans une heure il serait impossible de le toucher. D’un geste élégant, elle enjamba sans efforts le muret et sans un cri se jeta plus bas.

06/02/2007

Depuis treize ans

medium_canard.jpg

Il avait compté mentalement trois mille deux cent cinquante six allers retours de son fauteuil. Il aurait pu aller plus loin, mais d’un geste sec, il décida de stopper le mouvement et avança vers la fenêtre. Il avait déjà réfléchi une centaine fois à la scène qui immuable se répétait à lui depuis treize ans, depuis ce jour où son univers avait basculé. Mais il ne regrettait rien, il n’enviait pas ceux qui pouvaient se déplacer librement. Lui, il avait depuis ce moment qu’il pouvait décrire avec force détails à ceux qui lui rendaient encore visite, trouvé une infinité incommensurable de satisfactions à ne plus être dépendant de son corps qu’il laissait aller en tous sens à présent et pour lequel, il n’avait aucune considération. Son immonde obésité ne le gênait plus, au départ peut être mais très vite, il avait vu grandir en lui une certitude étonnante, celle d’être au dessus de la mêlée, de se transformer radicalement en surhomme.
Il avait compris ce jour là qu’il était arrivé au terme de sa puissance quasi infinie et que rien ne pouvait à présent lui résister. Il se contenta d’envoyer une simple impulsion mentale à l’animal, un canard semble-t -il qui flottait sur l’onde verte, lui ordonnant de se diriger vers la ville, afin que cette bête stupide et ses congénères qui avaient compris aussitôt le message , aillent de quelques coups d’ailes porter ici et là le malheur et la mort hideuse.